Vous voyez ce que je veux dire ? Un aveugle parle de cinéma

Vous voyez ce que je veux dire ? Un aveugle parle de cinéma

 

La scène se passe, bien entendu, dans une salle de cinéma valentinoise. Cinq minutes avant l’heure, on m’y a installé, sur l’estrade, dos à l’écran. Devant moi, en sens inverse, le public est assis. Combien sont-ils  ? Trois mille selon mon orgueil, trois ou quatre selon la modestie, je ne sais pas au juste, sans doute entre les deux.
Un écrivain aveugle dans un festival de scénaristes ? Voilà qui paraît incongru comme un cheval de poste dans une station service. N’empêche que j’y suis bel et bien, moi l’homme de mots dont la vue défaille, invité pour envisager les possibilités et les difficultés d’adaptation audiovisuelle de mon premier roman. Il s’appelle Look et, sommairement, raconte les amours de Lucien, le narrateur, pianiste de jazz qui comme moi ne voit pas, et de Sophie, une architecte qui dessine la face du monde, vit toute entière au travers de ses prunelles et plane dans notre époque avec fluidité. Guidé par Lucien, le lecteur les suit de leur rencontre à leur rupture que précipite un voyage au Maroc. Pour moi, Look est surtout un objet littéraire. Mais c’est aussi, grâce au narrateur aveugle, une plongée dans l’intimité de la cécité et il y a fort à parier que c’est ce qu’aimeraient montrer les fabricants de film et les faiseurs d’images devant lesquels j’ai été invité à m’exprimer. Après tout, les cinéastes et moi, nous nous soucions des mêmes choses : le pouvoir de l’image et les problèmes de vue.
Je me suis toujours senti plus écrivain qu’aveugle. Mais, parce que mon écriture ne peut être que le fruit retravaillé de mes perceptions, alors même que je ne tenais pas à faire de la cécité mon principal sujet, j’ai fini par me rendre à l’évidence  :  pour écrire, je devrais composer avec elle. Mon style ne peut qu’être la conséquence d’un rapport particulier aux images. Je dis « rapport particulier aux images », et non «  absence d’images  » parce que la cécité, ce n’est pas l’inexistence des images. Tout aveugle qu’il soit, l’aveugle n’est pas l’homme sans images, il sait qu’il vit dans une forêt de signes visuels, il traverse au feu rouge et, sauf regrettable erreur de sa part, s’habille en noir aux enterrements. Comme les bons cinéastes, tout lui est prétexte à s’interroger sur ce que voir veut dire.
Voilà ce que je leur dirai tout de suite. En revanche, ce que je me garderai de claironner, c’est que durant les quinze dernières années, je ne suis allé que trois fois au cinéma dont deux pour voir des documentaires. Mon auditoire, à tort, en conclurait que le 7ème art ne m’intéresse pas et qu’il n’a pas sa place dans ma vie.
Pourtant, à l’âge où poussent les premiers poils, —mains qu’encouragent les ténèbres—, aveugle ou pas, c’est au cinéma que se pelotent les premiers seins et se dégustent les premiers baisers. Canne blanche pliée, je m’y suis assis comme tant d’autres, près d’Elle (face à l’écran) dans une salle obscure. C’est loin de ne m’avoir laissé que de mauvais souvenirs  : La discrète (dont j’ai surtout retenu la musique de Schubert), Baisers volés (avec celle dont je n’ai jamais cessé de regretter qu’elle ne veuille plus me les rendre), Amélie Poulain (après quoi les inconnus se sont mis, comme dans le film, à me guider dans les rues en me décrivant le décor), tant d’autres, de meilleurs et de pis, une bonne centaine peut-être. Et puis j’ai fini par comprendre avec soulagement que ma destinée amoureuse n’était pas irrémédiablement liée aux strapontins. J’ai mis fin au pensum des séances. Un film sans images, c’est mort comme un violon sans cordes, nul comme une main sans doigts. Sans voir au cinéma, restent bien sûr la musique et les mots, reste au mieux le parfum de celle qui vous y accompagne, mais manque l’essentiel : la danse des images qui se prend pour la vie.
On me rétorquera que j’aurais pu me faire décrire ce ballet de visions qui m’échappent.  C’est une fausse bonne idée qu’ont toujours eu les autres. Vouloir que les aveugles jouissent du 7ème art (six ne suffiraient-ils pas?) c’est faire preuve d’un genre de bienveillance totalitaire visant à leur imposer de vivre, malgré leurs yeux juste bons pour pleurer, la même vie que tout le monde.
Quant à compter sur quelqu’un qui voit pour sous-titrer en prose le langage des images, c’est voué à l’insuccès. Mission impossible ! Les mots ont un pouvoir, les images ont le leur. S’entendre dire qu’Eva, Emilie ou Angelina sont jolies ne fera jamais frémir l’auditeur. C’est du mot muet, du son creux, du charme désincarné. Et puis de quel droit exiger des autres spectateurs de la salle qu’ils tolèrent le perturbant chuchotement qu’imposerait cette méthode  ? Non, merci bien, j’ai du Beau plein les livres, j’ai du Beau plein les disques, j’ai du Beau sous les doigts, j’en ai dans les oreilles, pourquoi m’entêter à goûter ce qui n’est pas pour moi  ? Pourquoi courir derrière le Beau des autres ?
Sans même l’ultime coup de pouce d’un nanar mémorable, vers ma majorité, j’ai arrêté d’aller où je m’ennuyais trop.

Sauf qu’on n’échappe pas si facilement au cinéma  ! Les soirs de Palme d’or, comme les soirs d’élections, télés et radios chamboulent le cours ordinaire de leurs programmes. Matraquage à grands coups de Cannes ! La vie d’Adèle envahit la vôtre. Le cinéma est l’incontournable « m’as-tu-vu » qui fascine la société des héliotropes.
Sourire aux lèvres, je l’observe en songeant à Debord  : des cinq sens, la société du spectacle sollicite la vue plus qu’aucun autre parce qu’il est, de tous, le plus facile à berner.
Ça sort, ça entre, ça ressort en dvd, c’est l’incessant va-et-vient tapageur  ! Comme tous ceux qui n’ont pas la chance d’être sourds, j’endure chaque mercredi le fracas des sorties. Que de décibels autour des navets, des Palmes, des lions, des Ours  ! Est-il si glorieux de s’être donné la peine d’aller échanger un billet de 10E contre le droit de poser ses fesses deux heures face à l’écran qui bouge ?
«Allez les raconter plus loin moins fort et au diable, toutes ces saletés que vous avez vues  !  » que je me retiens de leur gueuler les jours de misanthropie bougonneuse.

Mais quelque chose me retient, sur la pente qui me pousserait à tenir le cinéma pour la pire démoniaque industrie de décérébration. Quoi donc  ? Peut-être d’avoir vu tant de gens que j’admire l’admirer. Ma mère, ma cousine et ma tante adorent le cinéma. Pour les chambouler tant, il ne peut manquer d’avoir une certaine part de noblesse.
A le prendre par ce qu’il donne de meilleur, que dit-il cet art mystérieux des images en mouvement ? J’en traque les échos. Le cinéma me parle. J’écoute «Le masque et la plume» et pas seulement pour l’inusable générique de Mendelssohn. Ou bien, à 15h, le samedi, j’assiste à la « Projection privée » que m’offre France culture. J’ai beau rester hermétique à l’objet de leurs amours, ce qui me frappe en entendant certains cinéastes interviewés par Michel Ciment, c’est combien leur ton, parfois, est proche du mien quand l’enthousiasme me souffle des mots qui cherchent à faire entendre le génie de Charlie Parker.

En prévision de ma conférence valentinoise, j’ai beaucoup repensé à eux, à Tanner, à Godard, aux entretiens d’Hitchock et Truffaut que Radio France rediffuse régulièrement, à Michel Gondry qui ne peut pas être mauvais quisqu’il vénère Fats Waller. Je me suis souvenu aussi de l’époque où, pour comprendre ce qui distingue la narration par le verbe de la narration par l’image, je lisais avec frénésie et passion des livres sur le 7ème art. C’est ainsi, en lisant, que cinéma et cécité me sont progressivement apparues comme l’envers et l’endroit d’une même médaille. L’un demande : « que puis-je montrer »? L’autre demande : « Quelles images m’échappent ? » L’un et l’autre dansent sur la frontière incertaine qui sépare le visible de l’invisible. Quel choc par exemple en découvrant Le cinéma du diable de Jean Epstein ! En s’intéressant principalement au cinéma muet, il explique méthodiquement pourquoi, plutôt que sur la syntaxe et la grammaire, il faut compter sur la caméra pour traduire et restituer ce qu’est la sensation du rêveur en train de rêver.
J’ai repensé aussi aux pages où, comparant son métier de cinéaste et son métier d’écrivain, Duras note que la caméra capte l’ensemble d’un décor qu’elle reproduit à l’écran, là où la plume, toujours parcellaire et sélective, est au contraire obligée d’en isoler quelques éléments choisis pour être mentionnées sur la page. Sur ce point, je vais encore plus loin que l’écrivain  qui voit: ignorant de quoi est fait mon environnement, je n’en perçois bien souvent que ce qui m’en tombe sous la main. Si je décris le fauteuil sur lequel je suis assis, ce n’est pas que je l’ai choisi, c’est qu’il est, dans la pièce où je me trouve, le seul objet qu’il m’est donné de connaître. Au lieu de s’étendre à perte de vue, mon univers se cantonne à portée de main. Au contact direct d’une réalité palpable mais non visuelle, je m’efforce d’écrire comme je vis.
Dès lors, «à quoi bon rédiger des livres qui peignent ou filment  ?  » Cette question que formule Lucien dès les premières lignes de Look, que de fois me la suis-je posé avant lui  !
Oui, dans une certaine mesure, la cécité peut se faire voir. Le narrateur de Look ne porte pas de lunettes noires mais existe-t-il un accessoire plus cinématographique qu’une canne blanche  ? Aussi sûrement qu’une couronne sur une tête fait apparaître un roi à l’écran, un simple bâton blanc dans la main de n’importe qui lui donne l’air d’un aveugle. En adaptant Look, on pourrait voir Lucien, ses mains tripoteuses que la curiosité agite, ses doigts qui se précipitent au devant de tout ce qui l’intrigue, on pourrait voir, incertains, étranges, astucieux, les mille et un petits gestes dont sa vie est faite et la lenteur précautionneuse à laquelle il est forcé de les accomplir…
Elle se verrait aussi, la chorégraphie des corps qu’impose la cécité au sein du couple qu’il forme avec Sophie, marcheurs presque Siamois, main dans la main toujours, animal visiblement étrange constitué de quatre jambes et deux yeux.
Peut-être même, au long du voyage marocain, pourrait-on faire apparaître la croissante incapacité de celle qui regarde pour deux à trouver les mots qui transmettraient à Lucien l’émotion que lui vaut ce qu’elle voit.
Mais d’un autre côté, les manifestations les plus intéressantes de la cécité sont sans doute invisibles. Chez Lucien, elle implique un certain rapport à l’isolement, à la mémoire, à l’introspection, au langage, c’est-à-dire à des choses dont il n’est pas sûr que la caméra puisse les saisir.
Comment restituer à l’écran le fait que, circulant main dans la main à Paris ou au Maroc, Sophie et Lucien ne sont pourtant pas au même endroit, elle étant dans une sorte d’hypnose contemplative, captive de ce qu’elle voit autour, pendant qu’au même instant, Lucien se meut, pensif, imperméable au dehors, dans des lieux qu’il fantasme et imagine plus qu’il ne les arpente?
De même, si habitués que soient les écrans à montrer des premiers baisers, que restitueraient-ils de l’intensité particulière que la cécité donne à celui qui fait dire à Lucien  : «  C’est là qu’on découvre et fait sien le goût de l’invisible, là que le corps s’incarne, qu’il se fait chair palpable, qu’il devient peau et poils et formes et réalité, qu’il se démarque soudain des chairs innombrables dont, contrairement à ceux qui, à longueur de trottoirs, touchent des yeux culs et seins par milliers, je ne saurais jamais rien de plus tangible que la voix et l’odeur qu’ils émettent.  »  ?
Si on filmait la main de Lucien qui pour la première fois découvre Sophie, les spectateurs comprendraient-ils qu’elle accède pour lui sous ses doigts au très rare privilège de l’incarnation  ? Percevront-ils qu’elle entre dans sa vie en sortant, comme par miracle, de la foule ordinaire des informes que la décence interdit de toucher? Je n’en sais rien. Par définition et si fort qu’elle m’intéresse, la grammaire du cinéma me reste impénétrable. Ce n’est pas à moi de répondre à ces questions. Ne me revient que de les poser.

Après quelques applaudissements prolongés (une demi-heure selon mon orgueil, cinq secondes selon la modestie, disons entre les deux), j’ai mérité un demi. Parmi ceux qui m’ont écouté, combien m’auront compris ? On me guide hors de la salle et m’installe en terrasse au soleil. Je me suis laissé dire que les aveugles bronzent aussi.